Qu’est-ce que l’inspiration ? Où les artistes, les poètes, trouvent-ils matière à la création ? D’où proviennent les plus beaux chefs-d’œuvre ? Si la question est vaste, pour de nombreux artistes, une des réponses est très simple : il suffit d’ouvrir les yeux, et d’observer le monde qui nous entoure.

Ainsi, les auteurs et poètes ont trouvé dans l’automne, et l’observation de la Nature à cette période de l’année une source d’inspiration inépuisable, qui se ressent directement dans leurs écrits.

François-René de Chateaubriand à la fin du XVIIIe siècle, et annonçant les Romantiques des décennies suivantes, raconte sa perception d’une « Nuit d’automne » dans un poème éponyme.

Après avoir dressé un portrait de la Nature qui l’entoure, le poète parle de :

« La lune, [qui] emportée
Vers d’autres climats,
Ne montrera pas
Sa face argentée. ».

L’automne est donc une période propice au voyage, au voyage imaginaire, à l’évasion.

En effet, Si la Lune modifie sa trajectoire dans le ciel, tout annonce un changement radical de monde entre les mois chauds d’été et le froid mordant de l’hiver, auquel tout semble se préparer.

Car la Lune n’est pas le seul élément à se diriger vers « d’autres climats ». En septembre, les hirondelles se réunissent, prêtes à partir pour un si long voyage, pour de si petites créatures, jusqu’aux climats plus doux.

En Champagne d’ailleurs, les grues réalisent un périple similaire, depuis les pays nordiques, et traversent toute l’Europe. Comme le raconte Chateaubriand, la Nature se prépare, quelque chose approche.

L’automne se pare, tout d’abord, de ses plus belles couleurs. Alphonse de Lamartine, grand poète Romantique, s’adresse directement à l’automne, et l’accueille avec chaleur :

« Salut ! bois couronnés d’un reste de verdure !
Feuillages jaunissants sur les gazons épars !
Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature
Convient à la douleur et plaît à mes regards ! »

Lamartine célèbre ainsi les belles couleurs dont la forêt s’habille, comme un dernier salut au soleil chaud de l’été. La Nature paraît avoir absorbé toute cette chaleur, et la renvoie à travers les feuilles des arbres. Le poète adopte d’abord une vision positive de cette saison, une vision dynamique.

À la même période, le monument français de la littérature, le « grand crocodile », comme l’avait surnommé Flaubert, Victor Hugo s’est bien sûr laissé inspirer et pénétrer par toute la lumière qui émane des derniers jours du soleil couchant, où la lumière orangée baigne la Nature et fait chanter ses plus belles couleurs.

Les effets de lumière sur la Nature sauvage deviennent très importants dans la production artistique du début du XIXe siècle.

En peinture, comme en littérature, l’éclairage est souvent dépeint par les artistes, comme projection de leurs émotions ou de leurs états d’âme. Hugo a ainsi nommé tout un recueil « Les feuilles d’automne », recueil construit autour de six poèmes intitulés « Soleils Couchants ».

« Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées ;
Demain viendra l’orage, et le soir, et la nuit ;
Puis l’aube, et ses clartés de vapeur obstruées ;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s’enfuit !
Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d’argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.
Et la face des eaux, et le front des montagnes.
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S’iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers.
Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde, immense et radieux ! »

Quelques années plus tard, le courant Romantique passé, l’automne est toujours présent pour inspirer l’esprit des poètes, ce qui inspirera parmi les plus beaux chefs-d’œuvre de la littérature.

Paul Verlaine, publie en 1866 le recueil « Poèmes saturniens », dans lequel « Chanson d’automne » résonne puissamment. Le poème évoque le vent, les feuilles qui tombent, dans une vision un peu moins positive de la saison, et la structure du poème imite le mouvement des feuilles.

En lisant le poème d’ailleurs, le regard balance doucement de gauche à droite et de droite à gauche en descendant petit à petit comme une feuille orange tombant doucement de son arbre.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que la conception de la poésie évolue sous l’influence de Verlaine. La langue ne sert plus uniquement à décrire la réalité, ce qu’imagine le poète, mais l’écriture devient un élément graphique, qui reproduit alors visuellement le sujet du poème.

Le texte en devient d’autant plus magnétique qu’il peut s’écouter, se lire et se regarder avec autant d’intensité.

« Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte. »

La première strophe est également célèbre pour avoir servir de message pour annoncer, le 5 juin 1944, l’arrivée imminente des Forces Alliées pour la Libération. Le poème a largement inspiré la création artistique des années suivantes, tout au long du XXe siècle, jusqu’à nos jours.

Charles Trenet et Léo Ferret, mais aussi Serge Gainsbourg s’en sont inspirés pour chanter le poème.

L’automne est donc plein de vie, d’espoirs de force ! Loin d’être une saison morte, elle demande une grande activité, notamment dans la région de la Champagne.

En effet, c’est au début de l’automne qu’ont lieux les vendanges, périodes de récolte du raisin nécessaire à la fabrication du vin ou du champagne.

Verlaine, décidément très inspiré par la saison, rend hommage aux travailleurs et à cette tradition, mêlant dans son poème « Vendanges » le vin et le sang.

« Les choses qui chantent dans la tête
Alors que la mémoire est absente,
Écoutez ! c’est notre sang qui chante…
Ô musique lointaine et discrète !

Écoutez ! c’est notre sang qui pleure
Alors que notre âme s’est enfuie,
D’une voix jusqu’alors inouïe
Et qui va se taire tout à l’heure.

Frère du sang de la vigne rose,
Frère du vin de la veine noire,
Ô vin, ô sang, c’est l’apothéose !

Chantez, pleurez ! Chassez la mémoire
Et chassez l’âme, et jusqu’aux ténèbres
Magnétisez nos pauvres vertèbres. »

Dans ce poème, Verlaine utilise une métaphore très courante en littérature, il associe le vin et le sang. Souvent employé comme métaphore christique, rattachée à la religion chrétienne et à la figure du Christ, Verlaine dépasse cette symbolique pour exposer la valeur vitale du sang et du vin, liquides qui irriguent le corps et les régions françaises, parmi lesquelles la Champagne, pour lui donner vie, à travers les traditions et la vitalité que ces liquides accordent.

Pour conclure cette promenade automnale, Guillaume Apollinaire a également été beaucoup influencé par l’écoulement des saisons et l’impression de scènes sur son esprit d’artistes.

Décrivant une de ces scènes, un paysage d’automne dans le poème « Les colchiques », il décrit une colline brumeuse sur laquelle quelques vaches paisibles paissent tranquillement, entourée d’hautes herbes et de touches violettes, colchiques éclos pour la saison. Cette vision poétique et apaisante est pourtant également très forte.

Évoquant ces fleurs vénéneuses et mortelles, c’est pourtant une sensation d’apaisement qui émane du texte, puisqu’Apollinaire parle d’une Nature calme et douce, s’adressant directement à elle.

Les mots choisis montrent la douceur que lui évoquent ce paysage brumeux, et ces petites fleurs violettes, faisant allusions aux yeux d’une femme, aux bons souvenirs, au temps passé, souvenirs dans lesquels il semble s’enfoncer doucement.

« Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s’empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne

Les enfants de l’école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières

Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne »

L’automne est donc une saison propice à l’inspiration des poètes et des artistes, alors n’hésitez pas ! Souvenez-vous de ces si belles couleurs, saisissez vos stylos, vos pinceaux, vos couleurs, et créez à votre tour votre vision de l’automne, car petit à petit, l’hiver viendra !

Photo d’entête et de mise en avant : Cœur sweetheart © Rebekka D