Patrimoine et Poésie – Circuit « insolite »

Qu’est-ce que la poésie ? Grâce à ce circuit, vous pourrez flâner dans le centre historique de la ville en vous posant cette vaste question, qui peine encore aujourd’hui à trouver une réponse claire. Ce circuit veut s’éloigner des monuments phares de la ville, pour vous faire découvrir les petits détails des bâtiments ou de la ville, ceux que l’on remarque à peine, mais qui donnent tant de charme, tant de poésie à cette ville. A travers les rues, les places, les monuments, vous pourriez être surpris de cette multitudes de détails, dont seuls quelques-uns sont ici recensés. En parallèle de la découverte de ce patrimoine insolite, vous verrez que la poésie française réserve également quelques surprises, et traite parfois de sujets que l’on n’aurait pas imaginé si poétiques…

Itinéraire

Patrimoine et Poésie – Circuit « insolite »

Points d'intérêts

1 - Eglise Saint-Nizier et les tuiles vernissées - Paul Verlaine, « Le ciel par-dessus le toit… »

Eglise Saint-Nizier et les tuiles vernissées - Paul Verlaine, « Le ciel par-dessus le toit… »

Peu de villes peuvent faire concurrence à Troyes sur le plan patrimonial. Dotée de bâtiments anciens, de nombreuses églises et même d’une cathédrale, et lieu important de l’histoire politique et artistique de France, Troyes dispose également de ses petits trésors que vous pouvez maintenant découvrir.

« Le ciel est, par-dessus le toit… », Paul Verlaine (Sagesse)

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
**************
Commençons par l’église Saint-Nizier de Troyes. Un peu excentrée par rapport au centre-ville contemporain, elle est parfois moins visible que ses sœurs. Celle-ci est pourtant fort intéressante à observer. Bâtie au XVIe siècle, elle est caractérisée par un mélange de styles architecturaux, qui ont évolué au fur et à mesure des travaux qui ont eu lieux. L’église est d’abord marquée par le style gothique flamboyant, en vogue au XVIe siècle. A la Renaissance, un portail est ajouté, témoin de ce nouveau style architectural.
En réalité, l’endroit est un lieu de dévotion depuis de le Ve siècle, ce qui explique qu’un cimetière ait été adossé au bâtiment jusqu’au XVIIIe siècle.
L’église a été classée au titre des Monuments Historique dès 1840, ce qui témoigne de son importance. A l’intérieur, elle se caractérise par une grande luminosité. Les vitraux ont été réalisé par l’Ecole troyenne et prennent pour sujets l’Ancien et le Nouveau Testament. On y retrouve également de nombreuses statues, dont certaines sont polychromées.
Les alentours de l’église ont été réaménagés au début des années 2000. A cette époque trois statues, des copies de statues conservées au Musée Saint-Loup, sont installées tout autour de l’église.
Mais l’église se caractérise surtout par les tuiles vernissées, de style bourguignon, placées sur le toit. Grâce à cela, l’église est identifiable de loin. Ces tuiles sont plates, réalisées en argile. Elles sont ensuite décorées de motifs en forme de losanges, dans des teintes très vives. Ces tuiles sont recouvertes d’une glaçure, matériau proche du verre, qui se colorent à la cuisson grâce à un procédé chimique.
Autour de l’église, vous pourrez vous installer pour profiter de la tranquillité qu’offre le quartier pour observer l’église, les statues, mais aussi profiter du ciel bleu et dégagé, régulièrement traversé par les vols de grues cendrées en migration, que ce soit vers le nord ou vers le sud en fonction de la saison. Cette église est une de celles qui se prêtent le mieux à la contemplation et à la quiétude racontée par Verlaine dans son poème.

2 - Cour du musée des Beaux-Arts Saint-Loup - Charles Baudelaire, Les phares

Cour du musée des Beaux-Arts Saint-Loup - Charles Baudelaire, Les phares

Les artistes sont comme des phrases, nous guidant à travers chaque époque. Baudelaire, le poète-génie du XIXe siècle montre ici sa gratitude envers tous ceux qui l’on précédé et lui ont permis de créer.

Les Phares, Charles Baudelaire

Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s'agite sans cesse,
Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer ;

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
Où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays,

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et d'un grand crucifix décoré seulement,
Où la prière en pleurs s'exhale des ordures,
Et d'un rayon d'hiver traversé brusquement ;

Michel-Ange, lieu vague où l'on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;

Colères de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand coeur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune,
Puget, mélancolique empereur des forçats,

Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;

Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De foetus qu'on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d'enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C'est pour les cœurs mortels un divin opium !

C'est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C'est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !
***************
Vous vous trouvez actuellement dans la cour d’un des musées de la ville de Troyes. Le musée des Beaux-Arts Saint-Loup, qui est un musée de peintures, de sculptures, et d’archéologie depuis l’antiquité jusqu’au XIXe siècle, mais aussi d’histoire naturelle.
Le musée est installé dans l’ancienne abbaye Saint-Loup, juste à côté de la cathédrale. Cette abbaye, construite dès le IXe siècle est un bâtiment majeur et historique du centre de Troyes. A cette époque, la dépouille de Saint Loup de Troyes y était installée. Saint-Loup est un saint majeur dans la tradition chrétienne et dans l’histoire de Troyes. Au cours du Xe siècle, il est nommé évêque de Troyes. Il accomplit alors ce qui fera sa renommée. Alors que Troyes est sur le point d’être rasée par les Huns d’Attila, Saint Loup réussit à protéger la ville contre le « Fléau de Dieu ». En échangeant avec lui, il parvient à le convaincre de ne pas réduire la ville en poussière.

3 - Place de la libération - Jean Moréas, Proserpine cueillant des violettes

Place de la libération - Jean Moréas, Proserpine cueillant des violettes

Autre lieu transitoire de la ville, la Place de la Libération est un lieu particulièrement vivant, à l’histoire profonde et très riche, où se sont déroulés nombre d’événements.

Proserpine cueillant des violettes, Jean Moréas (Poèmes et Sylves)

Dans ce riant vallon, cependant que tu cueilles
La douce violette aux délicates feuilles,
Ô fille de Cérès, hélas ! tu ne sais pas
Que le sombre Pluton poursuit partout tes pas.
Il ne supporte plus d’être nommé stérile.
Car Vénus l’a blessé soudain des mêmes traits
Dont elle abuse, au fond des antiques forêts,
La race des oiseaux et le beau cerf agile.
Entends les cris du dieu ! sous son bras redouté
Se cabrent les chevaux qui craignent la clarté,
Rompant sous leurs sabots le roseau qui s’incline
Aux marais paresseux que nourrit Camarine.
Dans ses grottes gémit Henna, mère des fleurs,
Et Cyane ses eaux fait croître de ses pleurs.
Parmi les pâles morts bientôt tu seras reine,
Ô fille de Cérès, et Junon souterraine.
Ainsi, toujours la vie et ses tristes travaux
Troubleront le Néant dans la paix des tombeaux,
Et désormais en vain les Ombres malheureuses
Puiseront du Léthé les ondes oublieuses.
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La place de la Libération est un endroit majeur du centre-ville de Troyes. Ce lieu central a connu de nombreux changements au cours des siècles. Située entre la basilique Saint-Urbain et l’actuelle préfecture de l’Aube, autrefois abbaye de Notre-Dame-aux-Nonnains, la place fait aussi la jonction entre le premier centre-ville, situé rive droite de la Seine, autour de la cathédrale, où se trouvait le castrum romain, et les lieux où la ville s’est peu à peu étendue. Le lieu est chargé d’histoire, puisque des fouilles archéologiques ont permis de retrouver ici des vestiges datant du Xe siècle avant Jésus-Christ, pour les plus anciens.
En 1837, la halle au blé, qui se trouvait alors tout en haut de l’avenue Zola est déplacée et reconstruite sur cette place. Elle sera ensuite détruite en 1895. La place est ensuite transformée en jardin public. Au centre de cette place, vous pouvez admirer un moulage en plâtre, intitulé Le Rapt, réalisé par Augustin Suchetet, en 1903. La statue est à l’origine réalisée en bronze, pour le Salon. Tandis que la ville de Paris fait l’acquisition de cette statue, certains dirigeants troyens se montrent très intéressés par celle-ci et obtiennent qu’elle soit installée à Troyes. Mais en 1942, les Allemands déboulonnent la statue et la fondent pour en faire des obus. Fin tragique pour cette statue enlevée par les Allemands, comme l’est la naïade par un triton, qui sont représentés ici. Les jeunes femmes sont souvent victimes de rapt dans les représentations artistiques.
Si la statue représente l’enlèvement d’une créature marine, le poème de Jean Moréas raconte une aventure mythologique. La belle Proserpine cueillait des fleurs dans un champ quand Pluton, le dieu grec, fut saisi par sa beauté. Désireux de la garder auprès d’elle pour l’éternité, il l’enleva et la garda avec lui aux Enfers. La mère de Proserpine, déesse des cultures et de l’abondance, refusa alors de faire pousser quoi que ce soit tant que sa fille ne lui serait pas rendue. Vivant en alternance entre le monde des vivants et celui des morts, Proserpine fait partie de ces femmes qui, à cause de l’amour que leur portent certains hommes, sont ravies au monde.

4 - Atlantes de la tourelle de l’orfèvre - André Chénier, Hercule

Atlantes de la tourelle de l’orfèvre - André Chénier, Hercule

La tourelle de l’orfèvre et la maison du boulanger sont des lieux emblématiques de Troyes. Première maison à pans de bois restaurée en 1964, sa tourelle est le seul vestige de cette architecture autrefois très présente.

Hercule, André Chénier

Oeta, mont ennobli par cette nuit ardente,
Quand l’infidèle époux d’une épouse imprudente
Reçut de son amour un présent trop jaloux,
Victime du centaure immolé par ses coups.
Il brise tes forêts : ta cime épaisse et sombre
En un bûcher immense amoncelle sans nombre
Les sapins résineux que son bras a ployés.
Il y porte la flamme ; il monte, sous ses pieds
Étend du vieux lion la dépouille héroïque,
Et l’oeil au ciel, la main sur la massue antique
Attend sa récompense et l’heure d’être un dieu.
Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu
Brille autour du héros, et la flamme rapide
Porte aux palais divins l’âme du grand Alcide !
***************
Les maisons troyennes sont connues pour leurs pans de bois. La plus célèbre et symbolique du centre-ville est celle qui se situe au croisement des rues Champeaux et Molet. Cette maison a été construite entre 1578 et 1618 et a échappé de peu à la destruction au milieu du XXe siècle. La maison est construite sur trois étages, et dispose d’un encorbellement. En effet, les taxes étaient calculées sur la surface au sol qu’occupaient les maisons. Les habitants tentaient donc de réduire autant que possible cette surface, puis construisaient des étages plus grands. Ainsi, les habitants gagnaient de la surface sur les étages. C’est pour cette raison que de nombreuses maisons, à Troyes, mais aussi dans de nombreuses villes dont l’histoire remonte au Moyen Âge, sont construites sur ce principe. Pour le niveau supérieur, une ferme d’avant-corps a été construite. Cet avancement sur la rue est aussi très commun sur les maisons à pans de bois. Sur ce pignon a longtemps été installé une poulie qui servait aux habitants à remonter des marchandises jusqu’à ce niveau de la maison.
La rue située en face de cette maison était celle où de nombreux orfèvres avaient installé leurs boutiques. Une tourelle a ensuite été ajoutée. Le toit de cette tourelle est conique. La toiture est d’ailleurs intéressante à examiner, les tuiles sont faites d’ardoise et taillées en losanges.
Le plus amusant est d’observer les statues construites pour soutenir cette tourelle. Deux faunes et un atlante forment les soutiens de la construction. Les atlantes sont les équivalents masculins des caryatides, ces statues de femmes ou de déesses antiques qui servaient de colonnes pour les bâtiments. Ces statues sont fortes et solides, comme Hercule, le héros antique qui a notamment porté le monde sur ces épaules selon la légende. Le poème d’André Chénier rapporte, dans une langue relativement complexe, les différents travaux du héros, qui a fait la guerre avec les centaures, créatures mi-hommes mi-chevaux, qui s’est battu contre le lion de Némée avant de revêtir sa peau, et a accompli d’innombrables exploits, dont douze sont aujourd’hui encore très célèbres.

5 - Street art rue du général Saussier - Eustache Deschamps

Street art rue du général Saussier - Eustache Deschamps

Au numéro 18 bis de la rue du général Saussier, vous trouverez un œuvre éphémère de Monsieur Oizif, un street artist aubois.

Eustache Deschamps

Noble cité, ville très-amoureuse,
Adieu te dy jusques a mon retour.
De Champaigne es contesse vertueuse,
Noble cité, ville très-amoureuse.
Troyes as nom ; a tous es gracieuse,
Bons citoyens, dames de bel atour ;
Noble cité, ville très-amoureuse,
Adieu te dy jusques a mon retour.
****************
Troyes est une ville au patrimoine extrêmement riche. Le patrimoine peut être défini comme ce qui nous est hérité des temps passés. Les éléments qui constituent le patrimoine sont les traces matérielles de ce passé. Mais le patrimoine se limite-t-il à cela ? Il faut aussi considérer le patrimoine comme un ensemble de coutumes, de traditions, de rites caractéristiques d’un groupe de population, le patrimoine peut être immatériel.
Mais le patrimoine est-il uniquement ce qui vient du passé ? Un patrimoine contemporain peut-il être imaginé ? La ville de Troyes répond habilement à la question en associant au patrimoine historique et immatériel des éléments de patrimoine contemporain. Cela se voit par exemple au n°8 de la rue du général Saussier, où l’artiste Monsieur Oizif a réalisé une création moderne. Cette fresque est réalisée en utilisant des méthodes actuelles : des bombes de peinture. Cette peinture représente la rue Emile Zola et ses maisons à pans de bois. Ainsi, la création est contemporaine car réalisée à la fin de l’année 2019, mais patrimoniale car elle rend hommage à cette rue emblématique de la ville, qui, elle, est témoin de l’histoire de la cité. La rue Emile Zola, autrefois « rue de l’épicerie » est une des plus grandes artères passantes du bouchon de champagne. Son histoire remonte plusieurs siècles en arrière, et son activité est attestée et toujours d’actualité.
L’art contemporain est d’ailleurs courant à Troyes, et vous pourrez trouver de nombreuses œuvres en flânant dans les rues. Tout au long du canal de la Seine, vous pourrez ainsi croiser Lili, la dame au chapeau, réalisée par Andras Lapiz, un peu plus loin, vous croisez La jeune fille qui donne un baiser, réalisée par Sjer Jacobs. De l’autre côté du canal, La ribambelle joyeuse de l’artiste belge Tom Frantzen anime les berges. D’un point de vue moins figuratif, Elévation, bleus nymphéas réalisée par Jean-François Lemaire se compose d’une structure d’acier et de vingt panneaux de verre. Située Place de la tour, cette sculpture est notamment un hommage au circuit de l’eau très important à Troyes, notamment aux canaux, aux puits, et autres moulins. La sculpture est belle à voir par tous les temps : le jeu sur la texture du verre permet de jouer sur les reflets et les effets de transparence qui sont modifiés en fonction de la lumière.

6 - Poutres sculptées quartier Saint Pantaléon - Anna de Noailles, « Rien, l’univers n’est rien… »

Poutres sculptées quartier Saint Pantaléon - Anna de Noailles, « Rien, l’univers n’est rien… »

Parmi les quartiers historiques de la ville de Troyes, celui de Vauluisant est très important. Quartier bourgeois, il a longtemps été habité par les marchands qui faisaient leur commerce au cours de foires de Champagne.

« Rien ; l’univers n’est rien… », Anna de Noailles

Rien ; l’univers n’est rien. Nulle énigme pour l’homme
Dont l’esprit et les sens ont perçu le néant.
-La turbulente vie hasardeuse, et le somme
A jamais, dans le sol maussade et dévorant !

Rien ! Partout l’éphémère et partout le risible,
Partout l’insulte au cœur, partout la surdité
Du Destin, qui choisit pour délicate cible
La noblesse de l’homme et sa sécurité.

-Et parmi cette affreuse et poignardante injure,
Seulement toi, visage au masque de velours,
Divinité maligne, enivrante âpre et pure,
Consolateur cruel doux et terrible Amour !
***************************
La rue Saint-Pantaléon doit son nom à l’église centrale dans cet espace du « bouchon de champagne ». Cette église conjugue les influences romanes et gothiques et la richesse de ses décors intérieurs montre le talent des artistes locaux à travers l’histoire. L’église a été en partie détruite par le grand incendie de 1524. On estime que plus de mille cinq-cents maisons ont brulé ce jour-là. L’église a ensuite été rebâtie en pierre, afin de lui assurer une plus grande solidité. Juste en face de l’église se trouve d’ailleurs le musée de Vauluisant, dans lequel vous pourrez observer les merveilles de l’art religieux, si foisonnant à Troyes
Ce quartier reste malgré tout typique de la ville du Moyen-Âge. En effet, il serait aisé de se perdre dans le dédale de petites rues qui constituent le quartier. Emblématiques des rues des villes médiévales, celles-ci sont étroites, et sans régularité. Elles étaient bâties au fur et à mesure, en fonction des autres bâtiments autour. Ce quartier, comme le reste du centre historique a longtemps été surpeuplé.
Les maisons, sur plusieurs niveaux mélangent l’utilisation de plusieurs matériaux : la pierre est très présente, tant sur les pavés que pour la construction des maisons, mais c’est surtout le bois qui marque les habitations. Le pan de bois, plus simple et rapide à construire que les façades en pierre ont permis de loger plus rapidement les familles qui avaient perdu leurs maisons dans les divers incendies notamment. Pour décorer les pans de bois, le bout des poutres est sculpté. Si les fleurs sont des motifs récurrents pour ces décors, il n’est pas rare d’y croiser également des visages, sortes de masques grotesques gravés dans le bois. Le théâtre, et notamment la comédie, s’est beaucoup développé pendant les foires, où les comédiens jouaient des rôles grotesques et portaient des masques ou du maquillage afin d’exagérer les expressions. Cela se retrouve dans le poème d’Anna de Noailles, tant dans l’évocation des masques que dans la quête spirituelle dans laquelle elle semble être lancée. Qui sait ? Ce quartier est peut-être celui des réponses spirituelles aux questions complexes, mais celles-ci vous feront peut-être autant rire que les personnages sculptés sur les poutres…

7 - Place Jean-Jaurès et les tuiles de la bonneterie - Emile Verhaeren, Les usines

Place Jean-Jaurès et les tuiles de la bonneterie - Emile Verhaeren, Les usines

Le passé industriel de la ville de Troyes est encore très présent dans la ville. S’il n’est plus aussi actif qu’autrefois, il brille d’autres façons et reste un modèle pour le développement de la société moderne.

Les usines, Emile Verhaeren


[…]
Face à face, le long des quais d’ombre et de nuit,
Par à travers les faubourgs lourds
Et la misère en pleurs de ces faubourgs,
Ronflent terriblement usine et fabriques.

Rectangles de granit et monuments de briques,
Et longs murs noirs durant des lieues,
Immensément, par les banlieues ;
Et sur les toits, dans le brouillard, aiguillonnées
De fers et de paratonnerres,
Les cheminées.

Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques,
Par la banlieue, à l’infini.
Ronflent le jour, la nuit,
Les usines et les fabriques.

[…]

Et les haines s’entre-croisant de gens à gens
Et de ménages à ménages,
Et le vol même entre indigents,
Grondent, au fond des cours, toujours,
Les haletants battements sourds
Des usines et des fabriques symétriques.

Ici, sous de grands toits où scintille le verre,
La vapeur se condense en force prisonnière :
Des mâchoires d’acier mordent et fument ;
De grands marteaux monumentaux
Broient des blocs d’or sur des enclumes,
Et, dans un coin, s’illuminent les fontes
En brasiers tors et effrénés qu’on dompte.

Là-bas, les doigts méticuleux des métiers prestes,
A bruits menus, à petits gestes,
Tissent des draps, avec des fils qui vibrent
Légers et fin comme des fibres.
Des bandes de cuir transversales
Courent de l’un à l’autre bout des salles
Et les volants larges et violents
Tournent, pareils aux ailes dans le vent
Des moulins fous, sous les rafales.
[…]
Automatiques et minutieux,
Des ouvriers silencieux
Règlent le mouvement
D’universel tictacquement
Qui fermente de fièvre et de folie
Et déchiquette, avec ses dents d’entêtement,
La parole humaine abolie.

[…].
***************************************
Troyes est célèbre pour son passé de ville industrielle. Au XIXe siècle, l’âge industriel modifie le quotidien des habitants de la ville. L’artisanat, qui rendait les objets coûteux et difficile à produire, laisse peu à peu sa place à l’industrie. Les ouvriers travaillent dans les usines de bonneterie à Troyes, dans ces lieux où la production est centralisée. Emile Verhaeren, poète belge, constate et transcrit cette évolution de la société dans ses poèmes, jusqu’à les prendre pour thème récurrent. Il fait régulièrement appel à des figures de répétitions dans son texte, qui font écho au rythme lancinant du travail quotidien et répétitif. Certaines de ces usines sont très célèbres à l’international. Tout autour de Troyes, des usines ont donc été construites, mais aussi des bâtiments destinés à loger les ouvriers. Ces petites maisons, dont le loyer était adapté aux modestes salaires des ouvriers sont bâties en brique. Les patrons d’usines, cependant, ont fait construire des villas dans des styles notables. La villa Viardot par exemple, est un modèle d’architecture Art Nouveau.
La nouvelle organisation de la société amène également les ouvriers à se structurer en syndicats. C’est ainsi qu’au début du XXe siècle, en 1905, que le bâtiment situé sur l’actuelle place Jean-Jaurès est devenu une bourse du travail. Les ouvriers en recherche d’emploi se rendaient ici, où les usines recrutaient. Ce bâtiment, cependant, est bien plus ancien. Les premières traces que nous avons concernant ce bâtiment, aux alentours du XIIe siècle, nous apprennent qu’il s’agissait d’une halle aux blés. Celle-ci a ensuite été déplacée sur l’actuelle place de la Libération, entre la basilique Saint-Urbain et la préfecture. Le bâtiment de la place Jean-Jaurès est donc devenu un comptoir marchand, où se vendaient des tissus et de nombreuses étoffes.
La place autour du bâtiment n’est pas sans histoire non plus. Au XIXe siècle, c’est ici qu’avaient lieux les exécutions de prisonniers. Parmi ceux-là, un est plus célèbre que les autres. Au début du XIXe siècle, un jeune homme est arrêté et emprisonné à Clairvaux, d’abord pour vol, puis pour meurtre. Il est alors condamné à mort par décapitation. Victor Hugo entend parler de cette histoire, et s’en inspire pour un roman aujourd’hui très célèbre, texte s’élevant contre la peine de mort : Claude Gueux.
Aujourd’hui, la bonneterie est toujours présente sur la place, avec la présence des petites tuiles représentant des fils entremêlés. Il s’agit d’un hommage au passé industriel rayonnant de la ville.

8 - Le puit des quatre vents Théodore de Banville, La source

Le puit des quatre vents Théodore de Banville, La source

En suivant la visite au cœur de Troyes, vous aurez peut-être remarqué la présence des puits en grand nombre dans les rues.

La Source, Théodore de Banville (Les exilés)

La petite Naïade est pensive. Elle rit.
Devant ses pieds d’ivoire un narcisse fleurit.
Oiseaux, ne chantez pas ; taisez-vous, brises folles,
Car elle est votre joie, ailes, brises, corolles,
Verdures ! Le désert, épris de ses yeux bleus,
Écoute murmurer dans le roc sourcilleux
Son flot que frange à peine une légère écume.
En ouvrant dans l’éther son vol démesuré :
L’alouette vient boire au bassin azuré
Dont son aile timide agite la surface.
Quand la pourpre céleste à l’horizon s’efface,
Les étoiles des nuits silencieusement
Admirent dans le ciel son visage charmant
Qui rêve, et la montagne auguste est son aïeule.
Oh ! ne la troublez pas ! La solitude seule
Et le silence ami par son souffle adouci
Ont le droit de savoir pourquoi sourit ainsi
Blanche, oh ! si blanche, avec ses ravageurs d’églantine,
Debout contre le roc, la Naïade argentine !
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Troyes est une ville bâtie sur l’eau. Comme pour toutes les villes dont l’origine remonte à l’antiquité, l’eau est une ressource majeure et vitale, autour de laquelle la population s’est rassemblée. Outre les rivières et canaux, plus importants signes de la présence de l’eau, elle s’est répandue à travers la ville grâce aux puits. Au fur et à mesure que la ville s’est étendue, et s’est ainsi éloignée des cours d’eau, il a fallu trouver de nouveau moyens d’acheminer l’eau potable auprès des habitants. De nombreux puits ont été creusé et plus de quatre-vingts puits publics ont été recensés à la fin du Moyen-Âge.
A partir du milieu du XIXe siècle cependant, l’eau courante apparaît dans les maisons. Les puits, dont la plupart n’apportent alors plus une eau propre et réellement consommable sont délaissés. Les puits sont désaffectés, et un grand nombre est comblé. Certains sont même détruits, car gênant le passage, d’autant plus que la circulation automobile se développe en parallèle.
A partir de la fin du XXe siècle cependant, un certain nombre de ces puits sont reconstruits, parfois à l’identique, parfois réinterprétés. Les margelles sont recomposées, et les ferronneries, dont certaines sont conservées dans les musées de Troyes sont parfois réinstallées. Le « puit des quatre vents », devant lequel vous vous trouvez, est un puit reconstruit. Il est ainsi nommé car il se trouve au croisement de deux rues et se situe dans un axe passant. Il disposait de trois poulies, ce qui permettait à trois personnes de tirer de l’eau simultanément. Vous vous trouvez désormais en haut de la rue Zola, qui vous permet de traverser le centre-ville et d’admirer de chaque côté de la rue la beauté des constructions et de l’histoire troyenne, sur laquelle vous êtes désormais bien plus renseigné.

Avis